Tunisie : la jeunesse paye le prix fort de la répression
EXTRAITS DES "CHRONIQUES REBELLES", FM89 .4
Samedi 12 juin 2004 Chroniques rebelles - Radio Libertaire89 . 4
Tunisie : la jeunesse paye le prix fort de la répression
Les procès des internautes de zarzis
Invités : Térésa Chopin, Hasni, Ayoub Sfaxi et Luiza Toscane
" L'?tat tunisien, c'est l'oppression, l'arbitraire et la violence " constatait Ayoub Sfaxi le 9 juin dernier après avoir pris connaissance du verdict qui le condamne à 19 ans et trois mois de prison. Procès en appel le 22 juin. Depuis des années, les vagues réitérées d'arrestations dans l'opposition syndicale, politique et chez les " islamistes " ont sans doute conforté le régime de Ben Ali qui s'illustre encore une fois dans l'arbitraire avec le procès des jeunes internautes de Zarzis. La répression est partout en Tunisie et, cette fois, c'est la jeunesse qui paye le prix fort. En Tunisie, tout le monde doit être au pas, dans le moule, sinon… Sinon ce sont les arrestations, les tabassages, les tortures, la mise au secret - c'est-à-dire être livré aux autorités policières ou militaires dans un espace de non-droit -, les procès et les condamnations malgré le vide des dossiers d'instruction.
Et comme si cela ne suffisait pas, les autorités policières y ajoutent l'intimidation, les menaces et le harcèlement des avocats, et des détenus, même après leur sortie de prison. Il s'agit de briser ceux et celles qui ne filent pas droit ou revendiquent des droits fondamentaux, liberté d'expression par exemple. Et pourtant la Tunisie est présentée ailleurs comme un havre de paix sociale, un paradis touristique, la vitrine de l'Afrique du Nord. Le régime de Ben Ali est soutenu, par le gouvernement français par exemple, qui ne semble pas gêné par les " entorses " aux droits humains pratiqués quotidiennement en Tunisie. De quoi sont accusés les jeunes internautes de Zarzis ? De " constitution de bande dans le but de préparer et de commettre des attentats sur les personnes et les biens dans l'objectif de semer la terreur et l'épouvante " à quoi s'ajoute la tenue de réunions sans autorisations, le vol, la détention d'explosifs, etc. Les dossiers sont évidemment vides et les condamnations sans fondement, si tenté que la culpabilité des jeunes de Zarzis soit prouvée.
Les irrégularités des procédures s'amoncellent et la justice tunisienne ne donne pas dans la dentelle, histoire de dissuader la population de toute velléité démocratique. Il est d'ailleurs difficile d'imaginer que ces jeunes ait pu " constituer une bande " alors que certains des accusés étaient sous surveillance policière depuis leur engagement dans les mouvements lycéens de2001 -2002, et on ne peut évidemment que douter de la véracité des accusations de vol et autres faits reprochés. " Le fait que ces lycéens et étudiants aient navigué sur Internet ne peut conduire à justifier des actes d'accusation conduisant à de telles peines " écrit une députée européenne au ministre tunisien de la Justice. Mais le mot clé est alors lâché : sympathie pour les réseaux islamistes. Il ouvre la porte à toutes les dérives - avec la bienveillance occidentale, la peur de l'islamisme aidant et l'épouvantail du terrorisme brandi pour étouffer les réticences. La Tunisie, comme les? tats-Unis, a son Patriot Act. Ben Ali a en effet promulgué une loi " antiterroriste " le 10 décembre - " qui marque la célébration de la Journée internationale des droits humains " (cela ne s'invente pas) - loi " antiterroriste " qui nie un peu plus les droits civiques et ajoute encore à la dégradation des droits humains dans le pays. Sous la plage, les barreaux… L'image du paradis touristique est entachée par la torture et le manquement aux droits fondamentaux de la population tunisienne.
Qu'est ce qui fait que dans la législation il y a la possibilité de condamner aussi lourdement des personnes pour avoir été sur des sites internet ?
Ayoub Sfaxi : On prend sur internet des informations pour nous faire plaisir ou qui nous intéressent ou encore pour faire des rencontres. On est comme des musulmans qui recherchent sur l'Islam. Mais pour l'état tunisien, cela signifie islamisme et terrorisme et on est 7 personnes toujours ensemble. Et quand on fait quelque chose on le fait ensemble pour faire connaissance, pour nous , pas plus.
Pourtant il y a des cybercafés en tunisiens, pourquoi cette répression ? Il suffirait de les supprimer par exemple ?
A. S. : Je ne sais pas mais en Tunisie il y a tout sous surveillance tout, donc si on fait quelque chose on est sur et certain que l'état nous surveille. Sur l'internet ou ailleurs, on sait bien que l'Etat nous surveille donc on ne peut pas faire quelque chose qui va pas car l'état nous surveille. A mon avis, c'est eux qui ont mis beaucoup de documents dans les dossiers.
Tu veux dire que pour avoir un dossier à charge contre vous tous, les8 , ils ont mis des documents eux mêmes dans le dossier.
A. S. : exactement, je suis sur et certain que mes amis, ils n'ont rien fait et je trouve qu'il y a des mauvaises communications (information, ndlr) sur les autres et le professeur (d'Islam). L'état tunisien considère que ce prof nous dirige pour faire quelque chose, comme un chef, pour avoir des conseils. Mais ce prof ça fait deux ans qu'il était à Zarzis, ça n'a rien à voir avec lui , pour le démontrer par exemple, je vous dis que Omar Chlandi, ne connaît pas le prof. Aymen mcharek aussi. Il n'y a que 3 qui le connaissent moi, Ayoub sfaxi, Bourguiba et Amor Rached. C'est tout.
En fait, ces jeunes ne savent même pas pourquoi ils sont en prison ?
A. S. : oui, c'est ça. Et en même temps, on se demande c'est quoi les preuves. On est en prison, on est condamné à 19 ans de prison et 3 mois, pourquoi ? Je me pose toujours la question mais je ne trouve pas la réponse. Si 3 ou 4 documents d'internet, ça fait 19 ans de prison …donc tout le monde peut aller en prison.
Quand on vous accuse d'avoir été sur internet, c'était sur un ordinateur personnel ou un cybercafé ?
A. S. : cybercafé.
Comment tu as appris que tu étais recherché ?
A. S. : j'ai fait une recherche sur Google sur mon nom et j'ai appris ça. Moi je ne savais pas. Vous vous rendez compte si j'avais été au consultat pour changer mon passport ! ! ! Heureusement que je suis allé sur internet . J'aurais été arrêté à la demande du consultat.
Tu as quel âge AYOUB ?
A. S. : 21
Et cette histoire elle a commencé quand ?
A. S. : ça fait plus d'un an.
Et avant il y a eu ta participation et c'est certainement ça la raison de la condamnation aux manifestations lycéennes ?
A. S. : Moi j'aime la liberté , comme en France, tu peux dire ce que tu veux. Là bas si on dit quelque chose … ça sera sur que le résultat c'est la prison.
Les lycées avant le bac ils n'ont pas le droit de rêver de critiquer ?
A. S. : si on dit quelque chose avant le bac, on aura pas le bac. Même avec20 /20, on aura pas le bac. Et si on n'a pas le bac, on ne réussit pas. Mes amis et moi, et surtout moi, j'aime dire des mots à tout le monde, la liberté, je dis ce que je veux. Dans les manifs, je dis ce que je veux … Le directeur, je peux le dire, lui il balance tout à l'état. C'est venu de lui. Et comme mes amis étaient avec moi, il a commencé à faire quelque chose. Ca fait presque 2 ans que l'état tunisien je crois qu'il nous recherche pour voir si on fait quelque chose pour que ce soit la dernière chose.
Quelles étaient vos revendications dans les manifestations lycéennes ?
A. S. : C'est la guerre. On est contre la guerre. La guerre faite contre la Palestine et ensuite contre l'Irak . Et ensuite contre l'augmentation des prix, si les salaires restent pareils et que les prix augmentent, on peut pas payer en même temps le loyer et tout alors que les salaires restent fixes. Alors on fait les manifs pour dire à l'Etat qu'on est pas d'accord. On veut l'augmentation des salaires ou alors la diminution des heures de travail.
Par exemple, concernant l'occupation israélienne en Palestine quelle est l'attitude de l'état tunisien ?
A. S. : l'état il fait rien. C'est que les étudiants. Pas plus. Même le peuple a peur de faire quelque chose. Car si il fait quelque chose, il perd son travail. Mais nous, on ne le perd pas. On aura pas le bac.
Donc pour les lycéens, la mesure de répression c'est si vous dites quelque chose vous n'aurez pas le bac ?
A. S. : J'ai des amis qui étaient entrain de passer le bac,1 er,2 ième et3 ième trimestre , ils étaient les premiers avec16 ou 17 de moyenne, mais quand ils l'ont passé, ils ne l'ont pas eu. C'est pas possible. On sait bien que la porte est fermée pour nous.
A propos du procès
Que les soits disants preuves aient été évoquées par des imbéciles, il n'y a pas d'autres mots, est une chose, par contre ce qui m'étonne c'est que ce type de preuves ou de procédures ne fassent pas bondir en France ou dans les pays européens . Les gens ont connaissance de cela, ce n'est pas quelque chose qu'ils découvrent .
Térésa :
Non, ce n'est pas quelque chose qu'il découvre. Et comme le dit hasni , le titre est bon, la justice tunisienne tu nous prends pour des cons, on est pas tous aveugles, on est pas tous idiots et il est évident que ceux qui ont envie de s'intéresser à cette affaire, ils n'ont qu'à ouvrir RT.org ils sont informés ce qui s'y passe. Si les gens ne veulent pas le savoir c'est que vraiment ils ne veulent pas savoir. Donc les gens qui veulent s'y intéresser peuvent aller sur RT.org, c'est un avis pour tout les juristes et tout les avocats, vous avez toutes les pièces dessus, vous avez des formats en pdf, en arabe et même traduits en français, vous pouvez regarder à quoi ça correspond un procès au tribunal en Tunisie.
Il n'y a pas des associations qui soulignent ce fait, luiza ?
Luiza :
Je crois que la falsification des procès verbaux, la signature des procès verbaux sous la torture, l'accumulation d'éléments ridicules qui sont dans les PV de police et qui sont repris par les PV des juges d'instruction ne datent pas du procès de Zarzis. Ca fait15 ans, voir plus car on pourrait remonter sous le régime de Bourguiba, que des gens sont détenus au delà des délais légaux de garde à vue, ont des procès verbaux falsifiés qu'ils signent sous la torture, d'ailleurs ils ne lisent même pas les procès verbaux. Par exemple aymen mcharek, un des condamnés de Zarzis qui vit en Allemagne maîtrise l'arabe de manière totalement insuffisante pour savoir ce qu'il a signé à titre d'exemple. Tout ça c'est une habitude dans le fonctionnement de la police et de la justice tunisienne, on le sait au moins que depuis1991 que ce type de procédés existent. Car on se souvient que devant les tribunaux militaires on avait mis comme pièce à conviction, une pièce, dont ils avaient oublié de retirer la référence, c'était une pièce qui avait servi à condamner à mort déjà en1987 . Et ne sachant pas quoi mettre pour justifier un complot contre l'état en91 , on avait mis cette pièce. Zarzis c'est dans la continuation de tous les procès en Tunisie. Que l'occident soit complice, c'est pas nouveau, ça continue. Que les associations continuent à le dénoncer soit mais il n'y a de destinataires de ces dénonciations. Zarzis pourquoi alors ?
Parce que il y a eu des procès pendant 15 ans en Tunisie, ils ont touché la classe politique, les principaux partis d'opposition, les gens qui militaient de façon classique et un peu organisé et une fois l'opposition laminée et qu'elle ne fait pas beaucoup de recrues, arrive une jeunesse qui a20 - 25ans et qui n'appartient à aucun parti politique mais qui a envie d'en découdre et le pouvoir est complètement désarmé car comme elle n'est pas encartée quelque part, il ne sait pas sur quoi taper.
Donc il a commencé avec Zarzis en tapant extrêmement fort et il a continué avec le procès dit de l'Ariana avec des chefs d'inculpation qui sont quasiment les mêmes que Zarzis, on a un peu moins insisté sur le téléchargement de documents sur internet. Il faut dire que l'année prochaine, il y aura le sommet mondial de l'information qui se tiendra à Tunis et qui dépend de l'ONU et que arrêter des gens uniquement sur ces faits là commençait à prendre des proportions gênantes pour le régime donc on a plus insisté sur le côté « gens qui veulent aller se battre en Palestine, association de malfaiteurs qui veulent perpétrer des attentats etc … ».
Appel de Térésa
On couvre le pays de sable chaud, de soleil, de vacances par chères pour tout le monde. Derrière cette façade, il y a beaucoup d'horreur, beaucoup de souffrance. Et il y a des gens qui n'ont même plus de dignité humaine. Tout simplement. Il faut le savoir. Il faut savoir ce que moi je vis aujourd'hui, et ce qui vive les autres familles, il n'y a pas de mots pour le définir.
J'en appelle à la mobilisation. Chacun doit se soulever contre ces injustices humaines pour la dignité de l'être humain, tout simplement. Parce que dans les prisons tunisiennes, comme dans d'autres pays mais là en l'occurrence mon fils y est, pour qu'on ne voit plus ce genre de choses, pour que l'on ne soit plus obligé de voir ses enfants derrière des grillages, derrière des barreaux, cet enfant en décomposition, parce que c'est comme ça que je vois mon fils. Moralement … le moral il ne l'a plus. Il n'a plus rien d'ailleurs. Ce n'est plus q'un zombi qui est là et qui essaie de tenir et moi ma peur, c'est qu'il ne tienne pas. Parce que ces enfants ne vont pas tenir … la peine qu'on leur a infligé … ils ne vont pas tenir … il est sur …qu'ils vont mourir avant. Parce que pour une raison quelconque, il y en a déjà un qui a tenté de se suicider et ça va sûrement arriver. Je vois mal ses enfants et le mien tenir 20 ans de prison.
J'en appelle à tous les gens qui écoutent, à ceux qui se sont mobilisés, au parlement européen, à la LDH, le réseau méditerranéen, Amnesty, l'ACAT se sont saisis de cette affaire. J'espère qu'il y aura un suivi et que l'on va aboutir à quelque chose.
Mais j'en appelle aussi à la mobilisation de chacun parce que je crois que tous, il y a quelqu'un sur le net qui dit « ensemble nous vaincrons » et je crois que ça sera la solution.
Et j'en appelle aussi aux Tunisiens, car il s'agit de leur pays. Que vont ils laisser en héritage à leurs enfants ? Que vont ils leur dire ? C'est leur pays. Ils doivent se soulever, ils doivent se réveiller ! Il est temps de faire quelque chose. Aujourd'hui, c'est le mien et ses petits copains et des tas d'autres. Car les procès c'est sans arrêt. Il y a eu l'Ariana récemment, il y a eu Zarzis.
Quand je vois tous ces enfants qu'on martyrise, on leur enlève tout. Toute leur vie est fichue en l'air, toute leur vie. On enlève toute dignité humaine à ces enfants qui ne sont que des enfants.
Ils ne sont pas des adultes avec des opinions, ils ne sont pas fait comme ça, ils n'ont pas une constitution pour se révolter contre ce genre de choses. On ne leur pas enseigner ça. Ce ne sont que des enfants.
J'en appelle à la mobilisation que ce soit des particuliers, des hommes politiques, n'importe qui. Que tout ceux qui ont le pouvoir de faire quelque chose, agissent. Au niveau politique, les autres derrière. La mobilisation on doit la faire, on doit la faire. Car demain … il n'y a pas d'avenir pour ces jeunes. Et après la prison ? ? ? Si toutefois ces enfants tiennent jusqu'à la fin de leur peine ? Ca sera quoi leur vie ? Comment ils sortiront de ce trou ? Ils sortiront inhumains … des loques …et encore sans rien … des cadavres ambulants … et sur ce, Monsieur Ben Ali décrète qu'après la prison, il n'y a pas le droit au travail, pas le droit au système social, vous n'avez le droit à RIEN.
Il faut le savoir que si mon fils est en vie aujourd'hui, c'est parce que je paye la prison. Parce que je paye pour que mon fils ait de la nourriture sinon il serait déjà mort depuis longtemps. Et il tient , il tient parce qu'il sait que derrière, il y a sa maman, il y a les autres. Que chacun essaye de se mobiliser pour qu'ils sortent de là, sinon, ils ne tiendront pas longtemps. C'est ça le gros problème. C'est que derrière il n'y a pas de vie, il n'y a plus rien derrière. Il n'y a absolument rien.
Il faut considérer qu'à partir de maintenant ces enfants, si personne ne fait rien, ces enfants sont morts.
Eux et les autres.
Tout ceux qui sont dans cette prison. Il y a des gens que l'on a enterré sans faire voir même le cadavre aux familles. On leur a simplement dit qu'ils sont là bas au cimetière. Point barre. C'est tout.
Donc je pense que l'avenir de ces enfants il est là. Et j'en appelle tout le monde et au monde entier pour faire quelque chose pour que ces enfants aient le droit à la vie. Et il est prouvé qu'ils n'ont rien fait, absolument rien . Il ne faut pas plus de preuves, si quelqu'un veut plus de preuves, il n'y en a pas. Il n'y a rien qui justifie le fait qu'ils soient en prison. Ces enfants doivent sortir de là. Et il faut tout faire ! Moi je suis maman mais il y a les autres parents qui sont dans le même cas que moi . On n'a plus de vie, on n'a plus de vie. On vit un enfer terrible. Et tout en sachant ce qui se passe derrière. Nous connaissons le système, on l'a assez décrit partout. Toute personne qui met les pieds dans une prison tunisienne … et moi je suis allé sur place, c'est une horreur monumentale … tout ces gens n'ont plus le droit à la vie. C'est purement et simplement ça : ils n'ont plus le droit à la vie.
Maintenant on se mobilise pour que ces enfants sortent de prison, mais c'est …c'est fou … on ne peut pas laisser faire … on ne peut pas. On ne peut pas.
Alors j'en appelle à la conscience de chacun. Que celui qui se trouve bien peinard devant sa télé et son apéro, qu'il se réveille ! Qu'il se réveille ! Et surtout les tunisiens eux mêmes doivent se réveiller pour leur pays.
Ils ne peuvent pas autoriser à ce qu'on condamne leurs enfants. L'avenir de leurs enfants est entre leurs mains. Et c'est leurs enfants qu'on tue ! alors ils doivent faire quelque chose …