![]() De gauche à droite Radhia Nasraoui (avocate), Caroline Stainier (avocat sans frontières), Térésa Chopin (mère Omar Chlendi) |
Tunisie. Mardi 6 juillet 2004, 9h00 du matin, après de multiples
contrôles d'identité les familles prennent place dans la salle d'audience
avant l'arrivée des avocats et des délégations extérieures.
Les familles sont rappelées à l'ordre par les policiers du tribunal :
« vous êtes tenus de garder le silence, de ne pas faire
de mouvements de protestations ni des hurlements de la part des mamans comme
lors du dernier procès ! »
La séance commence à 9H40 par deux autres affaires très vite expédiées (reportées)
au mois de septembre.
Affaire N° 4994 INTERNAUTES DE ZARZIS,
présidée par le juge SLITI
Avocats de la défense présents : Maîtres : Abderraouf
Ayadi, Mokhtar Trifi, Radhia Nasraoui, Néjib Hosni, Mohamed Abbou, Sémir
Dillou, Samir Ben Amor, Noureddine Bhiri.
Observateurs présents : Amnesty International,
REMDH, FIDH, ASF, RSF, représentant du Consulat Allemand, ONG tunisiennes
(LTDH, CNLT, etc…)
Les accusés sont présentés dans l'ordre suivant :
Omar
CHLENDI
Hamza
MAHROUG
Omar
RACHED
Ridha
Bel Hajj IBRAHIM
Abdelghaffar
GUIZA
Aymen MCHAREK
Premier accusé présenté :
![]() Omar Chlendi Prison civile « Bordj El Amri » 1142 Tunis |
- Je m'appelle Omar CHLENDI
- Le juge : est-ce que tu connais les autres détenus ici présents
?
- Omar : Monsieur le juge, nous sommes tous de la même ville
- Omar : Monsieur le Juge, tout ce qui est mentionné dans les dossiers
est faux ; je n'ai pas été arrêté le 26 février à Tunis, mais le 8 février
2003 à Zarzis au domicile de mon père et pendant 18 jours j'ai été torturé
et on m'a fait signer des aveux sous la torture.
Monsieur le Juge, les documents que, soit disant, j'ai téléchargés, je demande
à ce qu'ils soient expertisés pour savoir si mes empruntes y figurent.
Le juge demande au greffe de consigner la demande d'expertise
faite par Omar et il demande aussi que le greffe mentionne qu'Omar conteste
les PV d'arrestation
Les avocats demandent que Omar parle des tortures qu'il
a subies et de quelle façon on l'a obligé à signer les PV.
- Le juge : il a été consigné que les aveux ont été extorqués
(mais il ne précise pas de quelle manière)
Omar, commence à parler des tortures qu'il a subies, le Juge
coupe la parole.
Les avocats demandent qu'on le laisse parler, qu'il a
été torturé par la Sûreté de l'Etat et par la police criminelle.
Omar reprend la parole et dit qu'il à été battu, et pendant plusieurs jours
il a été suspendu nu et frappé à coups de matraque sur tout le corps.
Radhia Nasraoui (avocate) dit : il n'y a qu'un seul
PV d'arrestation, où sont les PV de la Sûreté de l'Etat ?
Le Juge refuse de consigner la demande qui vient d'être
faite et continue à poser des questions à Omar sur le Bazooka.
Omar répond : Monsieur le Juge, comment voulez-vous
que l'on transporte un Bazooka à Zarzis, à moins de le transporter en Legos.
Accusé suivant :
![]() Hamza Mahroug Prison du 9 Avril 1006 Tunis |
- Je m'appelle Hamza MAHROUG
- Le juge : est-ce que tu connais les autres détenus ici présents
?
- Hamza : je les connais d'une manière assez superficielle
Hamza commence à parler de la façon dont il a été torturé :
- Monsieur le Juge, on m'a infligé des tortures indescriptibles comme on
voit dans les films au cinéma
- Le juge : les tortures sont « imaginaires » et je refuse que l'on
parle de tortures
- Les avocats : qu'il explique ce qu'il a subi.
Le juge fait noter la question au greffe.
Descriptions des tortures par Hamza :
- J'ai eu des décharges électriques et j'ai été suspendu nu à des câbles
en acier qui servent pour les voitures, « des palans » au sous-sol du ministère
de l'Intérieur et j'ai été battu sur tout le corps.
Le juge arrête l'interrogatoire et dit qu'il ne veut plus rien entendre
et revient sur les choses superficielles.
- Le juge : Comment vous êtes vous rencontrés ?
- Hamza : nous sommes voisins Monsieur le Juge.
Hamza revient sur ses tortures et dit qu'il a été violenté à l'intérieur
de la prison aussi.
Accusé suivant :
![]() Omar Rached Prison civile « Bordj El Amri » 1142 Tunis |
- Je m'appelle Omar RACHED
Je conteste tout ce que l'on me reproche et j'ai été torturé ( il montre
les marques sur les jambes)
On m'a menacé de faire venir ma sœur et ma mère pour les violer devant moi
; j'ai subi des tortures sexuelles.
Les avocats dénoncent le dépassement de garde à vue et demandent
que Omar décrive les tortures sexuelles qu'il a subies.
- Omar continue : On m'a introduit une matraque, ainsi que des choses que
je n'ose dire ici !
Le juge dit au greffe que Radhia Nasraoui a mentionné les tortures et
il ne dit pas au greffe que c'est le détenu qui dénonce les tortures
Et il passe très rapidement au suivant.
Accusé suivant :
- Je m'appelle Ridha Bel Hajj IBRAHIM
- Un des enfants a mentionné mon nom sous la torture, mais moi je n'en connais
que deux qui ont été mes élèves Hamza Mahroug et Abderrazak Bourguiba.
6 policiers m'ont posé des questions, j'ai fait mon devoir de répondre
à leurs questions.
Monsieur le Juge, j'ai demandé a être confronté aux jeunes, mais je n'ai
pas eu de réponse à ma demande.
Monsieur le Juge, est-ce que vous croyez que j'ai été commandé par mes
élèves ?
J'ai un doctorat en Sciences Musulmanes et ce n'est pas moi qui aurais enseigné
de mauvaises choses à mes élèves.
Monsieur le Juge, il me semble que dans nos facultés de Tunis, on nous implique
les bonnes disciplines propres à la Tunisie. Ce dont on m'accuse est extérieur
à la Tunisie ;
Ceci est un jeu politique contre nous, pour justifier de la lutte contre
le terrorisme.
Je n'ai pas été torturé, je suis resté 9 jours à la Sûreté de l'Etat et
5 jours à la police criminelle.
Je suis resté 2 nuits sur une chaise et je n'ai jamais signé de PV.
On m'a dit que ce n'était pas important et on ne m'a pas laissé lire le
PV.
J'ai demandé de quoi on m'accuse, personne ne m'a répondu.
Monsieur le Juge, cette histoire c'est de la folie !
Accusé suivant :
![]() Abdelghaffar Guiza Prison civile « Bordj El Amri » 1142 Tunis |
- Je m'appelle Abdelghaffar GUIZA
Monsieur le Juge, on m'a fait signer mon testament, on m'a dit que je serais
mort accidentellement.
Le juge coupe la parole et lui demande quelle est son appartenance au groupe.
- Abdelghaffar : Monsieur le Juge, si j'avais quelque chose à me
reprocher je ne serais pas là aujourd'hui car j'ai été arrêté le 10 février,
deux jours après mes camarades ; j'ai vu leur arrestation et je ne me suis
pas enfui.
- Monsieur le Juge, ma question est : de quoi m'accuse-t-on ?
- Le juge : c'est moi qui pose les questions.
Abdelghaffar continue :
- On m'a dit « tu es à la Sûreté de l'Etat et on va te tuer comme un chien
».
Monsieur le Juge, j'ai la tuberculose, on m'avait accordé des médicaments
pour 6 mois et on me les a enlevés et mis au cachot en isolement.
Monsieur le Juge, si vous voulez visiter ma cellule je dors à même le
sol.
- Le Juge : tu ne parles plus, tu te tais !
Abdelghaffar poursuit :
- Je n'ai même pas été interrogé, on m'a fait signer et on m'a sauvagement
torturé de 8 heures du matin à 9 heures du soir, sur une chaise, on m'a
suspendu nu, mis dans une baignoire, ainsi que d'autres tortures que je
n'ose mentionner ici.
Accusé suivant :
![]() Aymen Mcharek Prison civile « Bordj El Amri » 1142 Tunis |
- Je m'appelle Aymen MCHAREK
- Monsieur le Juge, je n'ai rien à me reprocher, sinon je ne serais pas
ici, je suis venu en Tunisie de mon plein gré.
On m'a arrêté au port de la Goulette et ramené à la Sûreté de l'Etat, je
n'ai pas eu le droit de lire mon PV et on m'a ordonné de signer.
Monsieur le Juge, je ne pratique pas du tout la religion musulmane et je
bois de l'alcool !
{{Je ne comprends pas ce que je fais ici !}}
- Intervention des Avocats : En vertu de l'article 143 du code pénal,
nous demandons la présentation des pièces à conviction.
- Le Juge : La séance est levée pendant 10 minutes.
15 minutes plus tard, présentation des pièces
:
Un
tube de colle,
Des documents téléchargés, sans
références, ni date, ni même un site Internet de téléchargement,
Une
carte téléphonique ! !
Brève de plaidoirie des Avocats :
- Ici, il s'agit d'une affaire classée spéciale, ce sont des affaires
dont les jugements sont faits d'avance !
Il n'y a aucune trace dans les dossiers officiels des tortures subies, il
y a une période passée sous silence qui ne figure pas au dossier.
Tous les actes de cette pièce de théâtre ne sont pas présentés !
Il y a des Etats qui se sont spécialisés dans la répression par sous-traitance.
Depuis le 11 septembre 2001, tous les trois mois, l'Etat fait un rapport
sur ce qu'il fait pour la lutte contre le terrorisme. La Tunisie n'a pas
de terroristes mais nous allons les fabriquer sur commande !
- Le Juge : nous n'avons pas de dossiers véreux.
- Un des avocats continue : un témoignage de l'arrestation d'Omar
Chlendi a été établi par un policier de Zarzis (Abdessalem Ben Dhaou), qui
a le même titre que les policiers qui ont fait l'interrogatoire et établi
les PV, mais la cour n'a pas pris en compte ce témoignage. La cour a falsifié
les faits !
- Le Juge : je vous interdis de continuer à dire ce genre de choses
!
- Les avocats : On n'a pas de preuves de la personne qui a téléchargé
les documents.
Il y a eu falsification sur les PV d'Omar Chlendi concernant les dates
et heures.
Il est impossible que les mêmes personnes ayant effectué l'interrogatoire
d'Omar Chlendi et signé le PV de cet interrogatoire soient à la fois sur
le lieu de l'interrogatoire (à Tunis) et au domicile du père d'Omar à Zarzis
(600 km de Tunis) en train de faire une perquisition !
D'autre part, les officiers n'avaient pas la compétence territoriale pour
effectuer cette perquisition.
Le PV de saisie au domicile du père n'existe pas !
La carte magnétique, soit disant saisie est sans valeur, elle n'a pas été
expertisée.
Les PV stipulent que Omar Chlendi l'a fabriquée pour retirer de l'argent
dans les distributeurs automatiques. S'il était possible de faire cela,
je pense que l'invention mérite un prix !
- Le Juge : on va lui attribuer un brevet d'invention.
- Les avocats : Comment peut-on condamner des jeunes pour des délits
qu'ils n'ont pas commis ?
Enumération par les avocats des
anomalies dans cette affaire :
Le
Parquet n'a pas fait d'enquête, il y a incompétence territoriale et vice
de procédure
Il
n'y a pas eu d'expertise médicale
Aucune
enquête sur les tortures malgré les plaintes
On
demande une enquête et comparution de témoins et officiers dans cette affaire.
On
dit que les jeunes on téléchargé des documents pour apprendre à utiliser
les armes ; pour utiliser des armes, encore faut-il en avoir !
Où sont les armes saisies ?
On parle d'un bazouka, serait-il téléchargé d internet ?
Il
n'y a pas eu non plus de plainte du directeur du lycée ou les jeunes auraient
volé les soit disant produits pour les explosifs
Où
sont les éléments constituant le vol ?
Concernant
les explosifs, selon la formule citée elle ne peut aboutir à un explosif
Au pire des cas, même s'il y a eu
vol, il n'y a que deux jeunes qui seraient concernés par ce vol, pourquoi
les autres sont condamnés pour la même faute ?
Dans
cette affaire, il n'y a aucun élément palpable concernant l'atteinte aux
personnes et aux biens.
L'accusation
pour réunion interdite n'est pas justifiée : il n'y a eu aucune violation
de la loi, l'endroit où, soit disant, ils se sont réunis, était public !
Il
sont accusés d'une bande d'association où le plus jeune est le chef de la
bande ! !
Il semblerait que plusieurs agences de presse avaient publié,
à la mi-février 2003, l'arrestation de ces jeunes avant qu'elle n'ait eu
lieu. Sont-elles dans les secrets des Dieux pour savoir à l'avance ce qui
va se passer à Tunis ? (Selon les PV, ces jeunes ont été arrêtés le
26 février 2003 alors que dans la réalité, ils ont été arrêtés avant cette
date.)
Les conditions pour un procès équitable ne sont pas réunies,
c'est un procès où la défense n'est pas entendue, les droits sont bafoués
.
Accepter le non-respect de la loi est une forme d'atteinte à la loi !
Faire croire à la justice le fait d'un crime qui n'existe pas est aussi
un crime !
Les chefs d'accusation sont lourds et les pièces à conviction inexistantes !
Ces jeunes sont injustement détenus depuis plus d'un an. A qui la faute
Monsieur le Juge ?
Cette affaire est un disfonctionnement de justice et a été fabriquée à des
fins politiques.
La Tunisie a ratifié la convention contre la torture, on demande à ce qu'elle
soit respectée.
Lors du dernier procès du 22 juin
2004, on ne m'a pas autorisée à voir mon fils en prison et je ne l'ai pas
vu non plus pendant le procès car les détenus n'ont pas été présentés
.
A la fin de la séance, le Juge m'a accordé la permission d'embrasser mon
fils, demande faite par Radhia Nasraoui.
![]() Sur les marches du palais |
Les familles attendent dehors devant les marches du palais ;
le temps est devenu trop long, on n'a pas été informés du temps d'attente,
les familles étaient fatiguées et sont parties.
Je suis restée devant le palais avec un de mes fils. Radhia Nasraoui et
son mari nous ont rejoints.
Après un certain temps d'attente et du forcing, nous avons réussi à entrer
dans la salle d'audience !
Lors du verdict, en plus des policiers habituels qui étaient présents tout
au long de l'audience, est venu s'ajouter une dizaine de policiers
en civil qui ne nous ont pas laissés nous installer trop près des détenus
et nous ont imposé un emplacement.
Les détenus sont entrés, ils étaient très angoissés ;
nous avons échangé deux ou trois mots avec eux, à distance, pour qu'ils
tiennent bon ! J'ai promis à mon fils de le revoir le lendemain à la
prison .
Le Juge est entré à son tour. L'expression de son visage était différente
de celle que l'on avait pu voir pendant 9H00 de procès. Il a expédié le
verdict très vite.
Verdict à 21h 40
5
ans pour appartenance à associations de malfaiteurs et réunions illégales
8
ans pour vol et tentative de vol Total :13 ans de prison
pour des innocents, un exemple de justice digne de ce nom !
Omar et ses camarades avaient les larmes aux
yeux et sont partis dans le camion à destinationde la prison. Il ne me restait
que les yeux pour pleurer.
Le lendemain matin, avec mon autre fils, nous avons pris la
destination de la prison de BORDJ EL AMRI pour voir Omar.
![]() |
Le père d'Omar nous attendait car il détient la carte de visite
qui est attribuée aux familles, sans laquelle je n'aurais pas pu rendre
visite à mon fils.
Même après une demande a l'administration pénitentiaire
et une entrevue chez le procureur, je ne peux bénéficier d'une carte pour
rendre visite à mon fils car il n'est attribué qu'une carte par famille
.
Nous sommes arrivés à 7H30. Les parents des autres jeunes de Zarzis sont
arrivés aussi pour voir leurs enfants.
Après de multiples contrôles de mon identité et beaucoup
d'heures d'attente, à 13h00, on nous donne enfin le droit de voir nos enfants
et on nous dit qu'ils sont tous en grève de la faim ; confirmation
faite par Omar qui est décidé à se battre pour prouver son innocence au
détriment de sa vie.
Nous avons pu parler un peu, il m'a expliqué que la veille,
lorsqu'ils attendaient leur verdict au tribunal, un gradé du Ministère est
venu apporter la décision qui devait servir de verdict à leur procès !
Il me dit n'avoir reçu que deux de mes lettres depuis qu'il est en prison
et qu'il m'a écrit aussi. Je n'ai jamais reçu ses lettres.
Il remercie tout le monde de l'aide apportée.
Je ne sais pas à quand la prochaine visite à mon fils.
![]() Abderrazak Bourguiba Prison du 9 Avril 1006 Tunis |
Abderrazak BOURGUIBA
Qui a été jugé en appel le 07/07/2004 et a vu sa peine réduite de 1 mois !