Prisonniers d’Opinion en Tunisie[1],
Quand cessera le calvaire ?

Par: Salah Tagaz

Si une situation d’urgence doit préoccuper chaque tunisien, voire toute conscience libre de part le monde, c’est bel et bien celle des prisonniers d’opinion tunisiens incarcérés[2] depuis bientôt 14 ans dans des conditions qualifiées d’horribles par tous les défenseurs des droit fondamentaux[3]

Plusieurs centaines de citoyens tunisiens de tout âge et de toute catégorie socioprofessionnelle sont incarcérés depuis 1991 pour leurs opinions
(Depuis de nombreuses années, les prisonniers politiques tunisiens sont victimes de traitements inhumains et dégradants, beaucoup d’entre eux depuis plus de dix ans. Les conditions de détention sont déplorables : enfermés dans des cellules surpeuplés, sans relation, où le manque d’installations sanitaires suffisantes favorisent la propagation de la gale et autres maladies…)[4].

Des jugements sévères ont été prononcés contre ces citoyens par des tribunaux d’exceptions[5] visant, non à sanctionner des délits ou crimes commis, ces tribunaux n’ont, en effet, rien démontré, mais à déraciner sur ordre policier, un adversaire politique pour avoir souhaité exercer un droit d’_expression et d’organisation en respectant ses obligations et le pacte national.

(Ces procès vont marquer un tournant dans la vie politique de la Tunisie. Outre le fait qu’ils serviront à liquider un adversaire politique que des élections truquées de 1989 auront révélé comme une force politique menaçante pour le pouvoir,..)[6]

Cette intention d’éradication se manifeste non seulement par la sévérité des peines prononcées dans ces tribunaux, ou par la torture systématique au cours des interrogatoires pendant lesquels quelques détenus ont succombé, mais aussi, et je dirai surtout, par des conditions d’emprisonnements d’une atrocité jamais connue en Tunisie.

Des centaines de prisonniers d’opinion croupissent, souffrent, suffoquent, trépassent, agonisent, et meurent sans que les autorités aient le moindre repli ne serait-ce qu’humanitaire loin du mépris et de la haine que le pouvoir réserve à ces adversaires politiques.

(Certains détenus politiques subissent un régime d’isolation totale dans les prisons tunisiennes, loin pour la plus part des cas du lieu de résidence de leurs familles, en général depuis leur incarcération, c'est-à-dire depuis plus de dix ans. Cette situation constitue un acte de torture continue -un traitement inhumain contraire à toutes les conventions internationales.)[7]

Une mort imminente guette chaque prisonnier.
Dès l’instant qu’il s’agit d’un prisonnier « d’appartenance[8] » aucun droit n’est reconnu ni aux soins, ni aux médicaments, ni aux visites, ni même au soleil et à l’air et, si un prisonnier sollicite un quelconque droit il faut le punir, doubler sa souffrance, le priver du peu dont il bénéficie et l’humilier. La cruauté, la haine et la barbarie en la matière ne connaissent pas de limites. L’autorité carcérale n’a pas hésité à organiser le viol d’un détenu « d’appartenance » par d’autres détenus de « droit commun »[9].

Ces prisonniers d’opinion, tous atteints par des maladies graves, chroniques et mortelles, n’ont plus que le peu de leur « vie » pour crier leur peine, leur souffrance, leur désastre en organisant des grèves de la faim en ultime appel de détresse face à leurs détracteurs qui, invraisemblablement, jouissent de cette souffrance.

A cette souffrance atroce vécue par chaque prisonnier dans sa cellule, vient s’ajouter le calvaire de leurs familles[10] en guise de double peine.

Les visites sont très difficiles voire impossibles en raison des mesures cœrcitives prises à l’encontre des prisonniers et de leurs familles.
Les prisonniers sont souvent transférés d’une prison à une autre. Ces mesures sont généralement punitives. Quand la famille se présente, si ses conditions le permettent, elle n’est ni informée de ce transfert, ni rassurée quant à l’état de son cher. Une réponse constante est généralement donnée : il refuse de vous voir. Il s’agit d’une cruauté extrême n’ayant pour finalité que l’humiliation de la famille et l’anéantissement du prisonnier.

Les familles sont sous surveillance rapprochée afin d’être stigmatisées par l’entourage pour les isoler, les privant ainsi de tout éventuel soutien moral ou matériel. Des enfants, parfois nés quelques mois après l’incarcération de leurs pères, sont livrés à la misère, la faim et le désarroi. Les femmes des prisonniers sont harcelées sans cesse. Quelques unes parmi elles ont été divorcées de leurs maris, incarcérés, sous la pression et la menace policières. Les parents de ses prisonniers ne sont pas épargnés non plus, ni leur vieillesse ni leur vulnérabilité ne leurs viennent en aide.

L’atrocité ne s’arrête pas à ce stade, elle colle aux prisonniers même après avoir quitté la cellule « incarcérale » pour l’autre cellule, certes plus vaste mais aussi cruelle, il s’agit de ce que les tunisiens baptisent la grande prison : la Tunisie.

Ex prisonnier d’opinion est synonyme en Tunisie de « néant » pouvant être tout sauf un humain .Il est privé des ses droit les plus élémentaires pour survivre. Il n’a pas le droit d’habiter où il veut. Il n’a pas le droit de fréquenter ceux qu’il veut. Il n’a pas le droit de travailler. Il doit se rendre quotidiennement plus d’une fois à un poste de police, non seulement afin d’émarger, en application de la peine qui soumet tout « libéré » au contrôle administratif, mais essentiellement pour recevoir sa dose d’ humiliation, de gifles et d’abaissement.
Inutile d’évoquer, alors, le droit de l’ex prisonnier à l’_expression ou à une quelconque réparation.

C’est une situation urgente et préoccupante.

Il s’agit d’un calvaire, qui en commençant en 1991, ne montre aucun signe de faiblesse ni repli.
Il apparaît clairement que le régime tunisien est plus que déterminé pour déraciner et éradiquer un adversaire politique par une mort programmée à long terme. Le pire à craindre pour la Tunisie est que cette politique ne se banalise et ne devienne une culture laissant naître un sentiment d’injustice et de haine favorisant, par conséquent, la radicalisation et la violence.

Cet adversaire politique si harcelé et pourchassé persiste à privilégier, en dépit de tout ce qu’il endure depuis 1981, l’intérêt national à l’intérêt individuel, la culture de tolérance et de paix à la culture de haine et de violence, le dialogue aux portes fermées. Sera-t-il un jour dépassé par une tempête qui s’élèvera en guise de moisson du vent semé par le pouvoir ? Cette tempête sera, hélas, le sirocco  qui prendra tout sur son passage, aucun arbre n’aura la force de réduire l’effet ou limiter les dégâts, politique de déracinement et d’assèchement instauré par le régime oblige.

Il est vitale pour la Tunisie que toutes ses forces vives s’organisent autour d’une action concertée pour empêcher le pire éminent. Il est vrai que le pouvoir sème le vent, mais nous sommes tous l’équipage du même navire, n’attendant pas la récolte de la tempête.

Ce « génocide »qui élimine les prisonniers politiques l’un après l’autre ne fait que dégrader la situation des droits fondamentaux. Il ne profite qu’à la radicalisation qui sera le fléau qui viendra au bout d’une culture de tolérance et de fraternité acquise par les tunisiens à travers des sacrifices dont leur sang était donné en prix.

Le caractère humanitaire, l’état extrêmement urgent des prisonniers politiques, le danger à l’horizon sont des raisons suffisantes pour que chaque tunisien, fier de cet appartenance, adhère à une action visant la libération immédiate de ces prisonniers.

Nous devons tous œuvrer pour instaurer une démocratie réelle dans laquelle chaque tunisien puisse s’exprimer librement sans le bâton du policier, le harcèlement de l’autorité, la peur du voisin, l’hégémonie du parti au pouvoir, la prison comme ultime solution pour faire taire l’opposition

Quand nous écoutons et/ou lisons des témoignages d’anciens prisonniers, quand nous découvrons les souffrances et les calvaires subis par les familles de prisonniers, quand nous apprenons qu’un enfant de 12 ans raconte sa « joie !!!» d’avoir embrassé deux fois , et seulement deux fois, pas son père mais le doigt que ce père a pu passer à travers le treillis les séparant pendant un instant d’inattention du geôlier, il est temps d’oublier les clivages idéologiques, les calculs politiques et de s’activer pour une amnistie générale seule capable de réparer l’injuste, ressouder la société et réconcilier le peuple tunisien.

Nous appartenons à un grand peuple généreux, tolérant, modéré et magnifique, ne le laissant pas paroi facile à la haine, le mépris, et le sectarisme.

[1] Voir :

1.        Procès des islamistes en Tunisie : témoignages et rapports accablants – mouvement Ennahdha Tunisie Août 1992

2.        Rapports du Conseil National pour les Libertés en Tunisie www.cnlt98.org

2.1.      Rapport sur la situation dans les prisons en Tunisie 20/10/1999 http:/www.geocities.com/CapitolHill/Parliament/9499

2.2.      Rapport du 15 mars 2000 : que l’année 2000 soit l’année de l’éradication de la torture et de la reconquête des libertés

2.3.      Deuxième rapport sur l’état des libertés en Tunisie Avril 2000 – décembre 2001

3.        Amnesty International : le cycle de l’injustice – Tunisie

4.        ÇáãÍÇßãÉ ÇáãäÚÑÌ  ÇáãÌáÓ ÇáæØäí ááÍÑíÇÊ ÃßÊæÈÑ 2002

5.        Les prisonniers à « caractère spécial » ou la tragédie des prisonniers politiques en Tunisie-Solidarité Tunisienne Préface Nicole PIGNON-PEGUY

[2] L’AISPP recense en août 2004 prés de 595 prisonniers dont 23 en isolement totale

[3] Rapport d’amnistie : Tunisie : le cycle de l’injustice

[4]Nicole PIGNON-PEGUY Préface du livre : les prisonniers à « caractère spécial » page 3

[5] Le procès jugé par le tribunal militaire en 1992 a constitué un tournant dans la vie politique tunisienne de « l’ère nouvelle ». Rapport du CNLT Annexe 4

[6] Le procès jugé par le tribunal militaire en 1992 a constitué un tournant dans la vie politique tunisienne de « l’ère nouvelle ». Rapport du CNLT Annexe 4

[7] Nicole PIGNON-PEGUY Préface du livre : les prisonniers à « caractère spécial » page 5

[8] Nom donné par  la police tunisienne aux détenus d’opinion

[9] Cas Nabil El-Ouer

[10] Voir lettres des familles de prisonniers site www.tunisnews.net

 

Une ONG dénonce la torture, réclame des mesures pour l'éradiquer

TUNIS, 11 déc (AFP) - L'Association tunisienne de lutte contre la torture (ATLCT, non reconnue) a dénoncé le "recours continu" à la torture dans les locaux de la police et les prisons en Tunisie, dans un rapport de sa présidente l'avocate opposante Radia Nasraoui.

Dans ce rapport "préliminaire", l'avocate fait état de décès "avérés" de trois Tunisiens par suite de tortures et violences policières, ainsi que de décès "suspects" pour deux autres durant l'année 2004 .

Elle dénonce, en outre, l'ampleur des dégâts corporels et mentaux pour certains détenus, citant le groupe dit "de Zarzis", des jeunes originaires du sud tunisien condamnés cette année pour délits terroristes à de lourdes peines de prison.

L'association accuse la justice d'"occulter" la torture et réclame des garanties juridiques, la limitation des délais de détention préventive et la présence d'avocats durant les interrogatoires de police.

Elle affirme que l'impunité est la principale cause de la poursuite de la torture et exige une enquête sur les "décès suspects", la punition des tortionnaires et des réparations pour les victimes.

Son rapport estime que la situation dans les prisons a empiré cette année et fait état de "graves sévices" subis, selon elle, par les prisonniers, "qu'ils soient des détenus d'opinion ou de droit commun", affirme-t-elle.

L'association déplore les conditions dans lesquelles croupissent les condamnés à mort et demande l'arrêt "immédiat" de l'isolement cellulaire appliqué aux "prisonniers politiques", en l'occurrence les islamistes du parti interdit d'Ennahda, condamnés en 1992.

Elle réitère enfin l'appel à une amnistie générale et réclame sa propre reconnaissance par les autorités, ainsi que la liberté d'organisation et d'activités pour les défenseurs des droits de l'Homme.

L'ATLCT, fondée en juin 2003, n'a pas réussi à engager la procédure pour l'obtention d'un visa délivré par les autorités en préalable à toute activité légale en Tunisie.

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