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COMPTE-RENDU DE LA CONFÉRENCE DEBAT

organisée par Aix Solidarité, Amnesty International, Cercle des Tunisiens des deux Rives (CTDR), Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie (CRLDH),  Fédération 13 de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH 13), Marseille Solidaire,

à MARSEILLE le lundi 28 juin 2004, 18h30 à Espace

 

LES LIBERTES, LA DEMOCRATIE EN TUNISIE, "Le Cycle de l'Injustice"

Avec :

·        Le Docteur Moncef MARZOUKI,  Professeur de médecine, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme,

·        Robert BRET, Sénateur des Bouches-du-Rhône,membre du groupe "France-Tunisie",

·        Vincent GEISSER, Chercheur à l'institut de recherches sur le monde arabe et musulman, auteur d'ouvrages sur la Tunisie.

 

Intervention résumée de V. GEISSER

En tout premier lieu, il est important de définir le régime tunisien. Certes le régime actuel peut être qualifié d’autoritaire mais historiquement, la Tunisie a toujours eu un régime autoritaire. Ce qui rend difficile l’approche de ce régime, marqué depuis Bourguiba par une profonde ambivalence, c’est qu’il s’agit d’un régime à la Janus qui mêle réformisme et traditionalisme, libéralisme constitutionnel et autoritarisme politique. Quant à la qualification d’Etat laïque, elle n’est que prétendue : la religion est reconnue dans la constitution, elle est utile et utilisée comme moyen de contrôle social voire de répression. Pour définir ce régime, il convient d’abord d’écarter deux idées. La première selon laquelle la performance économique –libéralisation économique-  déboucherait sur une performance politique, et que la libre entreprise déboucherait sur la démocratie. En Tunisie, le libéralisme n’a pas débouché sur la démocratie, pire nous sommes dans un libéralisme clanique, maffieux où un petit cercle proche du pouvoir s’approprie les biens de la nation, induisant une paupérisation manifeste des classes ouvrières et moyennes. La seconde idée à écarter concerne le soi-disant despotisme oriental comme seule caractéristique des pays arabes. Il existe en Tunisie des espaces de contestation occupés par une société civile qui aspire largement à la démocratie et a un profond mépris pour ceux qui confisquent sa liberté de parole. Bourguiba incarnait un pouvoir personnel et présidentiel mais qui savait s’effacer devant les centres d’impulsion politique (partis, gouvernement,…) mais au-delà avait aussi un projet politique. Aujourd’hui le pouvoir, confisqué par un palais présidentiel hypertrophique, est plus proche d’un régime monarchique avec sa cour ministérielle, soumise ou disgraciée au gré des intérêts du pouvoir, le président étant à lui seul le gouvernement. Quant à la dérive policière, elle date déjà de Bourguiba. Le système  sécuritaire s’est densifié : la police est au pouvoir (1 policier pour 75 individus en Tunisie contre 1 pour 265 en France qui a la police la plus importante en nombre). Le RCD du Président est un parti unique certes mais en régression, un parti certes omniprésent mais qui n’existe pas en tant qu’espace politique mais comme simple

 maillon du système. Le système repose aussi sur la collusion entre le palais et les milieux d’affaires, clans familiaux en relation directe avec le palais qui contrôlent l’économie, le politique et le sécuritaire. Ben Ali est un parrain dans son comportement et dans sa façon de gouverner le pays. Utilisons une métaphore : si l’Europe est l’hypermarché, la Tunisie est le parking périphérique et Ben Ali le vigile suprême du parking, vigile qui lutte contre les deux grands maux : l’émigration clandestine et le terrorisme qu’il soit réel ou imaginaire. En conclusion, au-delà des observations sociologiques, nous devons peser sur cette dictature tunisienne de Ben Ali dont  J. Chirac a vanté les vertus démocratiques (rappel de la «mémorable» intervention de J. Chirac sur les droits de l’Homme en Tunisie) mais duquel L. Jospin avait mieux cherché à protéger les opposants politiques. La démocratie et la citoyenneté commencent ici en France, à Marseille….

 

Intervention résumée du Dr Moncef MARZOUKI

Il y a toujours deux catégories de tunisiens dans l’assistance (en référence à l’algarade devant l’entrée de la salle entre représentants du Consulat et militants démocrates) :  ceux qui ont bravé les intimidations et à ceux-là il leur faut du courage pour s’exprimer en France, et ceux qui sont là pour intimider (chantage au passeport,…). Il y a une phrase qui dit : « On peut mentir une fois à tout le monde, on peut mentir tout le temps à quelqu’un mais on ne peut pas mentir tout le temps à tout le monde ». Ben Ali, est de ceux qui mentent toujours à tout le monde. Je vous mets en garde contre les effets de l’effondrement des dictatures et méfiance à ceux qui seront pris sous les décombres. La solidarité, la fraternité internationales sont fondamentales. C’est cela la véritable révolution universelle. Où en est-on du combat là-bas ? Il me paraît en premier lieu important de casser les idées reçues misérabilistes sur le peuple tunisien qui serait pessimiste, victimiste. Le mois dernier, ben Ali a envoyé quatre signaux très forts à la société civile (interdiction de la tenue d’Attac Tunisie, molestage de deux militants d’une association contre la torture, …) qui attestent que l’image de la société civile tunisienne n’est pas si sombre. S’il y a répression c’est que le militantisme existe et ces signaux sont plutôt des signes de faiblesse face à une société civile qui monte en puissance. Etre divinisé, Ben Ali a tous les droits de prédation sur les siens. Ce pouvoir-là ne peut s’exercer que si on empêche les gens de parler, de s’associer… Tout le pays est dominé par un seul homme, qui exerce y compris une domination juridique par la dépendance de la Justice. Le combat pour les droits de l’Homme en Tunisie est un combat politique : lutter contre le système mais aussi lutter contre la machine qui produit ces violations. Si l’on considère les quatre piliers de la démocratie : liberté d’expression, liberté d’association, indépendance de la Justice et droit de choisir ses gouvernants, on a déjà fait la moitié du chemin. 1/ La liberté de presse existe en Tunisie depuis Bourguiba. Ce n’est que dans les années 91, 92 et 93 qu’elle a été cassée par ben Ali . Puis sont arrivés les chaînes satellitaires, internet,.. et les mokta (pamphlets, historiettes).  Rappelons les 500.000 internautes tunisiens, ce qui signifie que la libre expression est engagée. 2/ En 95-96, du champ de ruines laissé par la répression des années 80, renaissent les associations : partis politiques comme le CPR, Associations de défense des droits de l’Homme, contre la torture,….. Qui attestent que, même si la liberté d’association n’est pas autorisée par le pouvoir, elle est cependant exercée par la société civile. Paradoxe d’un régime prétendu légitime et d’associations prétendues illégales.  Depuis 20 ans, les tunisiens ont arraché ces deux libertés. C’est aujourd’hui le dictateur qui est en panne d’expression, décrédibiliser et ceci est valable dans tous les pays arabes (Egypte (passée maître dans l’art du mokta, Maroc,…). Quant à la liberté d’élection, en 89 Ben Ali était seul aux élections présidentielles. En 94, je me suis présenté contre lui et cela m’a valu la prison, mais le tabou était tombé. Aujourd’hui, nous sommes dans le combat pour une vraie pluralité, pas une pluralité aménagée ou fausse. C’est le combat des prochaines élections que nous allons appeler à boycotter. La société civile mature et met en lumière une dictature en pleine déconfiture. Pourquoi cette dictature tient-elle encore ? La peur entretenue par la répression certes mais aussi par sa légitimité gagnée sur la peur du terrorisme avec l’appui des pays occidentaux, ce qui induit une poussée d’anti-occidentalisme de la part de la société civile. Pour que la pseudo-légitimité de cette dictature perdure, il est besoin que soit entretenu un taux basal d’émigration et de terrorisme, et d’intégrisme aussi. C’est pourquoi il faut parier sur la démocratie et le développement qui ne peut tendre que vers un désir d’égalité et ainsi se battre contre des gens qui sont appelés de fait  à perdre leur pouvoir et leurs privilèges. Et ici, en France, faire en sorte que ces questions de politique internationale deviennent des questions de politique intérieure. Je suis un pessi-optimiste parce que le combat sera long mais il a déjà commencé.

 

Intervention de Robert BRET

Pour l’anecdote, la dernière demande de l’ambassadrice de Tunisie au président du groupe parlementaire France Tunisie Amitié est de m’exclure de ce groupe. Cela dit, après les attentats du 11 septembre, pour la Tunisie mais par que pour la Tunisie, ces régimes deviennent subitement fréquentables et mêmes associés à la lutte contre le terrorisme. S’ensuit un recul manifeste des solidarités des forces politiques et parlementaires, de droite comme de gauche. Dans le débat parlementaire, les espaces deviennent extrêmement limités. Lorsque le chef de l’Etat est interpellé sur la question des droits de l’Homme en Tunisie, pour le mieux on obtient une réponse « à côté » et pour le moins pas du tout dans la grande majorité des cas, en tout cas jamais aucune réponse sur le fond du problème soulevé. Il est donc important actuellement de peser sur les forces politiques progressistes de droite comme de gauche.

 

Intervention de Philippe DIEUDONNE

Témoigne de sa mission d’observateur au procès en appel des internautes de Zarzis. La délégation était composée au total d’une dizaine d’observateurs du Canada, des ONG tunisiennes, de la FIDH,… et de 2 marseillaixois. Nous avons assisté à un simulacre de procès : un juge, prenant conseil d’un policier pour ses interventions, et des prévenus absents ( pas de camion pour les transférer de la prison au tribunal : un parcours de quelques centaines de mètres !). Nous avons appris le lendemain que 5 d’entre eux étaient  déjà transférés dans une autre prison et avaient entamé une grève de la faim. Comment expliquer l’absence des prévenus à leur procès ? Le report des débats du procès du fait de la présence des observateurs, une volonté de cacher les stigmates des tortures, visibles un an après, qu’ils parlent, comme il l’on fait à leur procès de leur innocence et des tortures qu’ils ont subi, et comme l’a dit les avocats c’est une tactique dont le pouvoir est coutumier.  Nous avons appris de plus qu’il n’y a pas un mais trois groupes d’internautes dans la même situation : le groupe de Zarzis dont deux sont en fuite (l’un en Suède accusé d’être le représentant d’Al Quaida en Tunisie et l’autre en France), le groupe de 13 personnes de l’Ariana inculpés et condamnés à 19 ans et 3 mois de prison, et le groupe de Bizerte accusé lui aussi de terrorisme. Les avocats nous ont certifié que les dossiers des 3 groupes comportent les mêmes pièces grossiérement copiée, sans preuve du lien entre l’ordinateur utilisé par les jeunes et les documents qui auraient été saisis sur eux. Ces document constitueraient les preuves de leur lien avec Al Quaida, de la préparation d’explosifs ou l’organisation d’attentat,… Le procès en appel est reporté au 6 et 7 juillet (deux dates car l’un d’entre eux étant mineur est jugé séparément). Les familles des prévenus, qui n’ont même?????? ????? pas pu voir leur enfant, sont désespérées et comptent sur la présence des observateurs.

 

Interventions et questions de l’auditoire

1/ Défendre les droits de l’Homme en Tunisie doit passer par la référence à la constitution de 1948, la seule capable de réaliser pleinement la démocratie.

2/ Le flicage des membres de la communauté tunisienne engagés dans la défense des droits de l’Homme est assuré par une brigade policière tunisienne relevant des services de sûreté de l’état tunisien et logée au premier étage du Consulat. Comment peut-on laisser agir une milice policière étrangère sur le territoire national français, dans un état souverain ?

3/ Pas de défense des droits de l’Homme sans perspectives politiques ce qui suppose un rassemblement des personnalités et des citoyens sur un projet politique, économique et social pour la Tunisie.

4/ L’Islam politique existe t’il en Tunisie ?

5/ Contestation de certains propos tenus par les orateurs : l’économie tunisienne est florissante, les libertés en Tunisie existe en particulier le droit de vote et il est possible de se présenter aux élections, donc la démocratie existe.

6/ Les chimères du gouvernement tunisien : l’affichage constant d’un taux de croissance de 5% depuis des décennies donc si le miracle économique tunisien existe, on ne le doit pas à Ben Ali. La dérive sécuritaire : les 130.000 policiers tunisiens, malgré leur nombre, n’ont pas réussi à empêcher l’attentat de Djerba. Le ratage de la candidature à l’organisation de la coupe du monde 2010 par le partage  des commissions et un dossier mal ficelé. Le développement économique : pas de chiffres disponibles.

7/ L’ambiguïté de la position de la France à l’égard du gouvernement de Ben Ali.  Mais les peuples ne sont pas dupes : on a commencé à vaincre la peur, à résister, à se réunir,…pour construire la Tunisie de demain. Nous ne sommes pas peuple vaincu.

 

Réponses des orateurs

 

Dr Moncef MARZOUKI

En réponse à l’intervention 1 : Les droits individuels, les droits économiques et sociaux, les droits politiques sont des droits constitutionnels intrinsèquement liés entre eux et qui définissent la démocratie.

En réponse à l’intervention 5 : Après avoir sollicité l’assurance de son interlocutrice qu’elle intervenait en toute spontanéité dans ce débat, il précise que les chiffres de l’économie tunisienne sont trafiqués par un gouvernement de faussaires, que l’inflation est travestie, que le système bancaire rend l’âme,… Si l’économie tunisienne était si florissante que ça, les jeunes ne fuiraient pas la Tunisie et ne mourraient pas dans le détroit de Messine. Quant au jeu démocratique des élections, que dire d’un Président élu de manière récurrente avec plus de 99% des suffrages. Dieu lui-même s’il se présentait n’obtiendrait pas un tel score!  C’est un théâtre et c’est du mauvais théâtre. Ce qui existe de démocratie en Algérie n’est pas donné par le pouvoir mais arraché au pouvoir.

 

Vincent GEISSER

En réponse à l’intervention 3 : Une partie des peuples du monde arabe a aujourd’hui une vision culturelle régressive de la situation et exprime l’idée hégémonique d’une lutte de l’orient contre l’occident, vision qui n’est qu’un pur produit des dictatures (culturalisation des catégories). Il existe des mouvements radicaux mais le mouvement de l’Islam politique est aujourd’hui démantelé car sévèrement opprimé et se situe davantage actuellement dans la composition avec le pouvoir, situation qui sert la nouvelle équation sécuritaire.

Robert BRET

En réponse à l’intervention 5 : La démocratie parlementaire en Tunisie, ce sont des individus sélectionnés par le pouvoir et maintenus sous haute contrainte. L’absence de personnalités politiques reconnues en Tunisie comme sur toute la rive nord de la Méditerranée ne peut qu’engendrer des désespérances empêchant de construire un espace commun.

 

Conclusion des orateurs

Vincent GEISSER

Une dictature se retourne toujours contre ses serviteurs. Des chiens succèdent aux chiens, utilisés puis jetés.

 

Dr Moncef MARZOUKI

Ceux qui nous gouvernent sont des maîtres faussaires. C’est comme ça que le pays est gouverné à tous les niveaux.

 

Robert BRET

Fait deux propositions : 1/ Demander une rencontre avec le Maire de secteur et les élus qui ont retiré leur autorisation d’occuper la salle municipale initialement prévue pour cette conférence, non pas pour le leur reprocher mais pour les informer de ce qui se passe en Tunisie. 2/ A propos des policiers tunisiens et de leurs supplétifs, rencontrer les syndicalistes du Port Autonome pour les informer de cette présence sur le domaine public maritime.

 

 

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